Jean-Pitoux, roi des voyous – Jour 1

15 décembre 2015 - Publié par adelinelb

Né en 1954 à St Nazaire, Jean-Pierre Sudre fait partie de ceux qui n’ont pas été épargnés par la dureté de la vie. Une  maman qui décède alors qu’il a à peine 3 ans, un papa comptable qui ne se soucie guère de lui, il est alors élevé par sa grand-tante, à la ferme : entouré de 6 vaches, sans électricité et foulant la terre battue. En 1969, il est envoyé au bagne pour avoir dérobé un gâteau.

Celui qu’on surnomme Jean-Pitoux, qui verse aujourd’hui une larme devant un épisode d’Heidi avec ses petits-enfants, a trouvé là une force incroyable pour nous raconter son histoire d’ancien détenu.

 

Condamné pour un gâteau

Son grand-oncle ayant travaillé sur le Belem, Jean-Pierre développe une fascination pour les navires et la mer. Il s’amuse d’ailleurs à tailler des bateaux à voiles en bois dès le plus jeune âge. A 14 ans, il part pour Etel et entre en section pêche pour apprendre le métier. Tous les dimanches, il sort de l’internat pour se balader en ville avec son bon copain. Un jour, ils aperçoivent le boulanger qui charge sa camionnette de beaux pains et de pâtisseries. Un petit creux et certainement la gourmandise les poussent à dérober un gâteau qu’ils vont manger 10 pas plus loin sur le quai. Une fois rassasiés et la balade terminée, ils rentrent tranquillement à l’internat le dimanche soir, insouciants. Mais… en arrivant, l’estafette de police les attend à l’entrée. Les vieilles commères du coin, autrement nommées les « radis noirs » avaient fait leur travail et les avaient dénoncés. Accusés d’avoir volé le gâteau du boulanger mais également accusés, à tort, de vol d’outils de jardin et de tous les méfaits commis dans le bourg à ce moment-là, Jean-Pierre et son copain sont virés de l’école.

 

Le père de Jean-Pierre Sudre

Le père boxeur de Jean-Pierre Sudre

Pour lui qui avait choisi la marine, c’est direction l’IPES de Belle-Île-en-Mer (Institution Publique d’Education Surveillée), ancien bagne pour enfants de Haute-Boulogne devenue colonie pénitentiaire agricole et maritime. Les enfants arrivent alors de partout en France pour des délits ou des crimes. Enfermé pour être formé à la marine en 1969, Jean-Pierre est condamné à y rester 6 ans, jusqu’à sa majorité. 6 ans… pour un gâteau !  Avec une cellule en guise de chambre. A partir de là, c’est l’instinct de survie qui le fait avancer. Si tout se passe bien, chacun gagne 10 francs par jour et a le droit à 5 cigarettes par semaine. A chaque connerie, c’est une cigarette en moins. Avec les autres, il « fade », c’est-à-dire qu’il partage tout. « Fader un steak », c’est laisser un mégot à l’autre, « fader un petit », c’est lui laisser le reste de la clope, « fader le petit du petit », c’est laisser le peu qu’il reste. Un jour, un copain lui demande son steak. Jean-Pierre le lui donne, mais ce dernier l’écrase par terre avec un élan de provoc’, c’est la bagarre. « Mon père était boxeur, il m’avait appris quelques trucs, il m’avait dit si tu veux l’allumer, tu lui mets une gauche, direct ! ». Jean-Pierre finit au mitard. Le mitard se résume à un lit en ferraille avec une paillasse (sans matelas), un pot de chambre et un broc d’eau. Le tout orné d’un mur de pavés de verre, pour blesser. Il y restera plusieurs jours.

Empli d’un sentiment d’injustice, Jean-Pierre repère un bateau dans le port de Palais et décide de s’évader. Il en parle à ses camarades et leur donne les détails de son évasion. Le soir même de sa fuite, il ouvre la porte de sa cellule, prêt à embrasser la liberté. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu : tout le monde l’attend derrière cette porte. Un de ses copains l’a dénoncé, il est tabassé et envoyé 15 jours à la ferme de Bruté-Souverain, faisant partie de l’IPES et réservée aux colons difficiles. « La prochaine fois, je t’envoie à Fresnes » le menace Mr Rivière, le directeur. « Je n’en veux pas à mon copain, il a probablement fait ça pour me sauver, car si j’avais réussis à m’évader, je me serais noyé » avoue aujourd’hui Jean-Pierre.

 

IPES Belle-Île en Mer

 

« Change de trottoir si tu croises un colon »

Lorsque lui et ses camarades (appelés les colons car ils viennent du continent) sont autorisés à sortir, les enfants de l’île suivent les ordres de leurs parents et changent de trottoir quand ils les croisent. Il faut dire qu’avec leurs crânes rasés et leurs uniformes bleu-marine, on ne peut pas les rater.

Quand il y a une tentative d’évasion, le tocsin sonne. Les Belle-îlois partent alors à la « chasse à l’enfant » comme dit si bien Jacques Prévert. Ils obtiennent une contrepartie financière pour chaque enfant retrouvé.

 

 

 

Des moments « heureux », mais pas pour tout le monde

L’été, certains colons dont les parents se soucient un minimum repartent chez eux. Les autres vont à la ferme de Bruté, où le rythme y est plus détendu pendant deux mois. Jean-Pierre adore être à la ferme, ça lui rappelle son enfance. Il est volontaire et demande à y travailler, il est « heureux ». Ce n’est pas le cas pour tout le monde. Certains ont été mis à l’IPES car les parents ne voulaient pas s’en occuper. Ces gamins-là sont révoltés et envahis par un sentiment profond d’injustice. Jean-Pierre raconte : « Ce mec-là avait trouvé un couteau dans la terre et essayé de poignarder un éducateur. L’éducateur a pris un plat en inox et l’a tabassé jusqu’à ne plus l’entendre et ne plus le voir bouger. Il y a eu des séquelles, il est devenu fou ».

 

La liberté retrouvée

Les professeurs de l’IPES sont d’anciens marins et lui enseignent le métier de matelotage (soudure, forge, gréement…). Ambitieux, Jean-Pierre monte un club de fabrication de maquettes de bateaux au sein de l’Institution. Il termine également premier à chaque examen. Au bout de deux ans et demi, son père décide de l’émanciper, il peut alors quitter l’IPES, tout en restant en liberté surveillée. Il doit pointer tous les mois au Palais de Justice de Nantes. Dès la sortie de ce genre d’institution, les élèves ont un métier. Jean-Pierre choisit d’embarquer sur un cargo pendant 5 mois. A son retour, alors qu’il est assis au Café du Commerce à Nantes, il croise le Juge Bataille, chargé de son dossier. Il lui raconte alors son voyage, son embarquement aux Caraïbes et en Amérique du sud. Emu par son récit et par son ambition, le Juge lui signe un document indiquant de ne plus revenir pointer tous les mois au Palais de Justice. Il est alors « libre ». Jean-Pierre entre à l’Ecole d’Officiers de la Marine. Son père lui demande pardon, « tu réussiras » lui glisse-t-il.

 

Une réparation morale

Des années plus tard, Jean-Pitoux est convoqué à Vaucresson près de Versailles devant la Justice pour enfants. Un film est dévoilé, des documents sont présentés. Tout le monde est là pour écouter son histoire. A la fin de la plaidoirie, il termine son élocution par une phrase pleine de sens « je n’en veux pas à la Justice, j’en veux à l’injustice ». La Justice lui offre une réparation morale : « il n’aurait jamais dû se trouver là ».

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Les Vauriens, film de Dominique Ladoge et Les Hauts Murs, film de Christian Faure, témoignent du quotidien des bagnes et colonies pénitentiaires pour enfants.

 

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