Jean-Pitoux, roi des voyous – Jour 2

1 mars 2016 - Publié par adelinelb
Jean-Pierre Sudre_Premier embarquement

Jean-Pierre Sudre, à droite, lors de son premier embarquement.

A sa sortie de l’IPES de Belle-Île-en-Mer, le 26 juin 1971, Jean-Pierre choisit d’embarquer sur un vieux cargo de la Compagnie Générale Transatlantique French Line. Direction les Caraïbes. Celui qu’on appelait le « Petit Cayenne » à l’époque, embrasse alors la terre de Guyane, comme un remerciement. Quand il était gamin, il allait en colonie de vacances à Saint Nazaire. Là, il avait son coin secret où il s’asseyait pendant des heures à regarder les bateaux. Désormais, il est de l’autre côté de la caméra. C’est le début de la liberté, suite du récit de la vie du « voyou ».

De novice à chef-mécanicien

Lorsqu’il se retrouve sur le quai pour la première fois, il se sent tout petit, il accomplit son plus grand rêve. A l’époque, « la machine c’est un enfer, c’était un vieux bateau, ça sent le gasoil, l’huile… », il se dit alors que c’est là qu’il finira sa vie. Jusqu’en 2012, Jean-Pitoux voyage à travers le monde entier pour 11 compagnies de navigation et sur 52 navires différents (cargo, pétrolier, remorqueurs, cabotier, vraquier…). Il passe 33 ans sur les Abeilles, il assiste des navires en difficulté, effectue de longs convoyages et évolue de lieutenant à second, puis de second à chef-mécanicien, en 1990.

Premier bateau_embarquement_Jean-Pitoux

Premier bateau sur lequel Jean-Pitoux a embarqué.

 

De nouvelles expériences

Jean-Pitoux est jeune, il apprend beaucoup : « j’ai eu la chance de rencontrer les anciens, ceux qui conduisaient les bateaux à vapeur. Maintenant, la différence, c’est que les jeunes ne voient pas de nouveauté, ils auront moins de choses à raconter… ». Il gagne autant que son père à l’époque, il dépense à tout va, il profite : « quand t’as un job comme ça, tu voyages, tu rencontres des gens ». Il n’avait jamais mangé d’ananas, de bananes et de fruits exotiques. Il n’avait jamais vu de personnes noires, il goûte au rhum pour la première fois, il rencontre ses premières copines…

Fascicule maritime_Jean Pitoux

Fascicule maritime de Jean-Pitoux.

 

Des sauvetages d’exception

En 1993, alors qu’il est en plein convoyage du remorqueur « Provencal 5 » de Dakar à Saïgon, il doit porter assistance à un super tanker danois contenant 254 000 tonnes de brut. Ce dernier a été percuté par un autre super tanker, le « Sanko Honour », d’une capacité de 96 550 tonnes, navigant, lui à vide non-dégazé : « ça pouvait péter à tous moments ». Il passe une semaine à lutter contre l’incendie au sud des îles Nicobar, au nord de Sumatra, avec le concours d’autres remorqueurs. Et ceci n’est qu’un sauvetage parmi tant d’autres. « Des problèmes comme ça avec des pétroliers, il y en a des centaines par jour ! »

Télécopie sauvetage maritime

Félicitations pour le sauvetage maritime.

 

Une solidarité hors-pair

Naviguer au large c’est bien, mais ça veut dire aussi voyager loin de sa famille et de ses amis. Alors les liens se forgent entre marins : « il y avait une grande solidarité. Parfois, on recevait des télégrammes annonçant des décès. On savait qu’on ne pouvait pas aller aux obsèques… Et là il n’y a que l’amitié qui compte. Ce sont des liens qu’on ne peut pas avoir autrement, même avec un frère ». A bord, il y a un écrivain pour ceux qui ne savent pas trop écrire ou bien formuler leurs phrases. Il écrit le courrier en faisant de belles tournures pour aider ceux en difficultés.

Loin de sa famille

En 1974, Jean-Pierre, tout juste la vingtaine, se marie à Renée. Avec elle, il aura trois enfants : Herbert, Benjamin et Emilie. Trois enfants qui ne verront pas beaucoup leur père, navigant d’un bout à l’autre de la planète. Des lettres, il en aura écrites des centaines. Dès qu’il veut passer le temps, il prend son papier à lettre et son crayon pour envoyer des nouvelles à Renée. « Il était très sentimental, il avait besoin d’écrire » nous confie cette dernière. « Avant de connaître Renée, j’étais de ceux qui ne recevait jamais de courrier lorsqu’on accostait. Alors je m’écrivais à moi-même. »

Mariage Jean-Pierre et Renee

Renée et Jean-Pitoux à leur mariage.

 

Rétrospective

Aujourd’hui à la retraite depuis 4 ans, son métier de marin lui manque, « je suis comme la mer d’Aral, je n’ai plus d’eau sous ma quille ». Pour lui, c’est le plus beau métier du monde, « je n’ai pas de mots, j’aime la mer, les bateaux, leur chaloupe… ». Il lui arrive parfois d’aller à Saint Nazaire pour monter à bord avec d’anciens copains pour retrouver les sensations d’avant, car quand « tu quittes tout ça, tu perds ton aura. J’étais chef-mécano, j’étais important. Sur le continent t’es anonyme… ».
S’il devait refaire la même chose aujourd’hui, ce serait impossible car « la vie est totalement différente. A l’époque, on avait plus de liberté et il y avait moins de risques ».

Jean-Pitoux_Chef mecano

Jean-Pitoux, aujourd’hui.

Son drame ? Lorsque le France a été détruit : « c’est comme s’ils avaient découpé la Tour Eiffel en morceaux ».

Ses regrets ? Avoir arrêté de naviguer. Il devait partir à 55 ans, mais il n’a quitté le métier qu’à 60. Il a continué à faire des convoyages en haute mer et à transmettre le métier aux jeunes en apprentissage, tâche qui lui tient vraiment à cœur ; même si aujourd’hui « c’est dur de trouver des jeunes qui font ce métier par passion et amour ».

Et quand on lui parle du Mérite Maritime, Jean-Pitoux estime qu’aujourd’hui on le donne à n’importe qui et répond :
« les médailles c’est comme les obus, ça ne tombe jamais sur ceux qui les méritent ». A bon entendeur…

 

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