Attentats de Paris – Ils m’ont fait douter…

13 mai 2016 - Publié par tristangesret

mosaïque artisan maroc fès

Je déteste les préjugés. Je hais les amalgames. Je possède, en général, un sens critique aiguisé quant au traitement de l’information. Mais ils ont réussi à me faire douter.
Les attentats de Paris, du 13 novembre 2015 au Bataclan, viennent d’avoir lieu et je pars bientôt pour le Maghreb, destination Maroc. Rien de particulier à priori, mais ils ont réussi à me faire douter.
Ils avaient quatre jours pour arriver à leur fin et ils ont mis le paquet. Ils ont réussi à me faire douter.

Vendredi 13 novembre. C’est le début du weekend et je sors boire un verre avec des amis. Nous sommes quelques joyeux lurons attablés en terrasse à nous raconter nos semaines respectives, rigoler et boire des bières. Vers 22h30 nous décidons de quitter le bar et de poursuivre la soirée chez l’un d’entre nous. Nous déambulons dans un quartier animé de la ville, l’ambiance est (très) festive, la soirée s’annonce bien. Puis nous réalisons tous au même moment qu’il se passe quelque chose d’étrange dans les rues. Il y a moins de bruit, il n’y a plus de rires, le son des télés a été augmenté et tout le monde a les yeux rivés sur un écran. Que ce soit sur un téléphone portable, sur la télé d’un bar, qui normalement diffuse des clips, ou la télé d’un kebab qui normalement est branchée sur BeIn sport. Tout le monde suit en direct ce qu’il se passe à Paris. Un attentat vient d’avoir lieu. Un attentat ! Les chaînes d’actualités ne se font pas prier pour diffuser les images en direct. C’est la panique, l’annonce des premiers morts tombent, tout comme nos sourires. Ma bande d’amis ne dit plus un mot à part des « c’est quoi ce bordel?! » ou « c’est un fake, c’est pas possible! ». On pense à tous nos proches parisiens et on les appelle. Ils nous appellent aussi. C’est l’hécatombe, c’est la panique. La soirée est abrégée, chacun rentre chez soi. Sous le choc.

Samedi 14 novembre. Les appels continuent. A cela s’ajoute l’appli de Facebook qui permet à chacun de signaler qu’il est en sécurité, sain et sauf. On réalise. On réalise que tout le monde a été touché par ce drame (bon, on réalise aussi que son grand oncle du Finistère a peur qu’on s’inquiète pour lui. Lui qui ne sort jamais de son village. Alors il utilise aussi l’appli pour montrer à tous qu’il est en sécurité…). On réalise qu’on connaît tous au moins une personne qui était dans les environs au moment de l’attaque. On réalise qu’en fait tout ça, ça n’arrive pas qu’aux autres…

Dimanche 15 novembre. Le déjeuner dominical touche à sa fin et je m’apprête à quitter le domicile familial. Durant tout le repas, les discussions ont tourné autour des attentats et chacun y allait de son avis. J’embrasse ma mère sur le pas de la porte qui, d’un air très grave, me lance un « bon voyage mon fils, fais attention à toi ». Sa main droite est posée sur mon épaule gauche et ne semble pas vouloir s’enlever. Ses yeux presque larmoyants fixent les miens et un silence de quelques secondes s’en suit. La scène est grotesque, le ton inapproprié. Comme si je lui disais « maman, je vais sortir les poubelles » et elle de me répondre affolée « fais attention à toi, envoie-moi un texto quand tu arrives ! ». Mais je me sens quand même quelque peu mal à l’aise. Je me contente d’un déglutissement bruyant et d’un petit rire forcé. Sur le chemin du retour, je n’ai pas cessé de repenser à la scène. Et si elle avait raison d’être angoissée ? Et si c’était la dernière fois que je la voyais ? Elle avait réussi à me faire douter…

Lundi 16 novembre. Tout le monde a sa photo de profil bleu, blanc, rouge. Tout le monde « est Paris » ou « pray for Paris ». Les médias de masse télévisés, prennent leur rôle d’enc**** à cœur et en rajoutent. Les images passent en boucle, les détails pleuvent. On interview les familles des victimes, on dévoile le portrait des morts en noir et blanc sur un air de piano. L’opinion publique se fonde peu à peu autour de cette désinformation, aussi utile que des balles à blanc dans l’arme d’un terroriste : les arabes sont tous des salauds, ils vont tous nous tuer. Le rabâchage permanent de ces informations, les discussions de comptoirs, les posts infondés et souvent rageux sur les réseaux sociaux et leur redondance finissent par introduire le doute en moi. Dois-je vraiment partir ? Ils m’ont fait douter…

Mardi 17 novembre. Le jour du départ est arrivé. Mon imagination est à l’affût, les scénarii morbides se bousculent dans ma tête. Et si un kamikaze prenait le même avion que moi ? Et si le pilote voulait s’écraser dans une tour ? Et si je me faisais kidnapper par une milice de Daesh à mon arrivée au Maroc ? Et si j’arrêtais de me poser des questions ? Respire Tristan. Il ne t’arrivera rien et tu le sais. Tu pars en voyage, il va faire beau, tu vas découvrir de belles choses, rencontrer du monde, ça va être bien. Je finis de boucler mon sac et prends le tramway qui m’amène au bus direction l’aéroport. J’ai de l’avance, on ne sait jamais. Un message d’alerte  se met à défiler sur le panneau d’affichage du tram : « Alerte colis suspect. Pour des raisons de sécurité, le tramway n’ira pas à son terminus ». Cette fois ça en est trop ! C’est le signe évident, il ne faut pas que je parte ! Je me force depuis quelques jours à relativiser face à tous ces signes, mais il faut se résigner, c’est dangereux de partir là-bas ! Allez, on fait demi-tour et on reste tranquillement chez nous. Non ! Il faut y aller et ne pas céder à la pression ! Non, rentre! Ils m’ont fait douter.

Bienvenu au Maroc Rachid Fès ville

Traduction : « Bienvenue au Maroc. Rachid ».

Dimanche 21 novembre. Je viens de rentrer chez moi, en France. Je tiens à m’excuser auprès de Rachid le guide, Mohammed le restaurateur, Mohammed le berbère, Issa la tenancière du riad, Jamel le chauffeur de taxi, Hassoun l’artisan mosaïque et tous ceux que j’ai rencontré durant mon voyage. Tous ceux qui étaient heureux de m’accueillir ou de me rencontrer, tous ceux qui me remerciaient d’être venu leur rendre visite malgré la conjoncture. Tous ceux qui ne savent pas que tous les autres, et bien ils m’ont fait douter.

que dieu vous protège mohammed berbère

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